Anomie

Anomie

Définition

Le terme d’anomie a été construit par le philosophe français Jean-Marie Guyau en 1885 à partir de la racine grecque anomos qui signifie sans loi.

L’anomie est donc, au sens étymologique du terme, l’absence ou la violation de la règle : un acte est « anomique » lorsqu’il est en dehors de toute loi ou règle. Au xvie siècle, en Angleterre, un historien, William Lambarde, utilise le mot anomy pour caractériser certaines conditions de la vie qui « apportent doute, désordre, incertitude sur tout » : il s’agit donc d’un dérivé du mot grec anomia, qui sera repris durant tout le xviie siècle par la théologie anglaise, où anomy réfère à tout manquement à la loi divine, à une « vie sans loi ». Puis, le mot semble disparaître du vocabulaire anglais lui-même. Le concept d’anomie réapparaît de façon spectaculaire en France avec la publication en 1884 de l’ouvrage de Jean-Marie Guyau, Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, suivi, en 1887, de L’irreligion de l’avenir

Jean-Claude Filloux, “Anomie”, Vocabulaire de psychosociologie, p.43.

Jean-Marie Guyau utilise ce terme pour expliquer ce qu’est pour lui la laïcité comme l’explique dans un article Laurent Muller. Selon Guyau, l’anomie est le contraire de la loi morale fixe imposée par la religion. L’anomie favorise l’autonomie, en étant un espace d’incertitude dans lequel l’être humain fait des choix. Le terme a alors un sens positif, il décrit la liberté individuelle.

En 1893, le sociologue Emile Durkheim reprend le terme anomie mais en conservant l’idée d’une absence de loi mais avec cette fois le sens négatif de désorganisation sociale.

Durkheim y voit une des “formes pathologiques” de la division du travail: “si elle ne produit pas la solidarité, c’est que les relations des organes ne sont pas règlementées, c’est qu’elles sont dans un état d’anomie”. Depuis cette date anomie rime avec anarchie, absence de règle ou de régulation”.

Les 100 mots de la sociologie, p.67-68.

Le terme réapparait en 1938 sous la plume du sociologue américain Robert K. Merton. Pour lui, l’anomie est ce qui se trouve dans l’écart qui se creuse entre le but que se donne un individu et les moyens limités dont il dispose pour l’atteindre.

Selon Les 100 mots de la sociologie (2018), c’est dans les années 1960 que le terme d’anomie va être le plus employé pour penser la société.

Applications

Jean-Marie Guyau a employé le terme anomie pour analyser ce que peut être la morale sans les lois issues de la religion. Emile Durkheim a utilisé le terme d’anomie pour désigner la désorganisation de la société et ses effets dans deux domaines, le travail et le suicide. Robert K Merton emploie le terme anomie pour désigner les illusions entretenues par la société de consommation, cette impression que tout est possible alors que les inégalités sociales limitent les ressources des individus et donc leurs capacités à atteindre les buts qu’ils se fixent. De nombreux autres auteurs ont utilisé l’anomie pour comprendre la réalité sociale, comme le sociologue Jean Duvignaud qui l’applique au monde de l’art, l’anomie est alors une forme de critique sociale nourrie par la créativité artistique.

Martin Anota, enseignent en sciences économiques et sociales propose sur son blog d’utiliser le terme anomie pour comprendre les relations sociales qui se tissent à Hamsterdam, dans la saison 3 de la série The Wire (Sur Ecoute, 2002-2008). Hamsterdam, en référence à Amsterdam est le nom donné dans la série à une expérimentation d’un agent des forces de l’ordre. Il s’agit d’un espace urbain dans lequel les dealers peuvent mener leurs trafics sans être inquiéter par la police tant que les échanges se font sans violence. Hamsterdam est un espace urbain non régulé, non encadré par des règles, ce qui a pour effet de désorganiser les relations sociales. Il n’y a plus de repères, on ne sait plus quelles normes s’appliquent dans cet espace, il est anomique. dans l’extrait qui suit on voit cette absence de règles traitée non seulement par la mise en scène de la déambulation du personnage mais aussi par le sound design.

Jay Reffner, mis en ligne le 5 novembre 2016

Le terme en une image

Pour moi, l’anomie est un terme lié à la complexification de la société au XIX° et XX° siècle. Il est pour moi lié au monde urbain et industriel. En pensant à une image, j’ai très vite eu en tête cette photographie vue et revue d’ouvriers assis sur une grue au-dessus d’un Manhattan en construction.

Prise par un photographe inconnu le 20 septembre 1932 et baptisé “Lunch atop a Skyscraper”.On retrouve aujourd’hui cette photographie chez Ikéa, mais comme le rappelle la journaliste Charlotte Cieslinski dans L’Obs, dés le départ ce cliché est une mise en scène publicitaire pour le Rockefeller Center.

Publicité valorisant le capitalisme industriel et le développement urbain, ce cliché incarne à contrario pour moi la vie difficile des ouvriers qui ont édifié Manhattan, lieu de pouvoir économique et financier. A ce titre, la photographie évoque pour moi, l’espace social d’incertitude et de désorganisation que désigne l’anomie.

Time, mis en ligne le 28 novembre 2016

Lien avec le design

La revue Sciences du design a consacré son onzième numéro au thème de l’effondrement. Le terme d’anomie n’est pas utilisé, c’est celui d’effondrement qui est omniprésent. Je fais cependant l’hypothèse que l’on emploi souvent le mot effondrement aujourd’hui pour désigner une réalité semblable à celle que cherchaient à qualifier Guyau, Merton et surtout Durkheim. Durkheim cherchait à décrire avec précision le rôle des solidarités dans la reproduction et la cohésion de la société.

Fabienne Denoual parle de l’habitabilité comme priorité du design.

[Le designer] entre dès lors dans une démarche réflexive, remettant en question le sens ontologique et social de son action, des matériaux et des procédés qu’il utilise. Est-ce que je dois continuer à déployer un design centré sur l’humain ? Est-ce que faire du design a encore du sens ? Est-ce que, pour favoriser le maintien d’un monde habitable, je ne devrais pas déplacer le curseur sur toutes les formes de vie ? Comment dois-je procéder pour ne pas aggraver la situation par mon action, ou pour améliorer mon empreinte écologique ? Ne devrais-je pas tout faire pour ne pas produire ? Est-ce qu’il n’y a pas assez de produits comme ça ? Et si je choisis de produire, à quel cahier des charges ma production doit-elle répondre pour avoir l’empreinte la plus neutre possible ? Et qu’est-ce qu’une production juste dans le contexte nouveau de l’Anthropocène ? Est-ce que je dois prioriser le local ? Mais si je délaisse le global, est-ce que je ne vais pas laisser toute la place à ceux qui n’ont aucun souci pour la biosphère et l’habitabilité du monde ? Est-ce qu’un design décroissant est possible ? Qu’est-ce qui peut le conditionner ? Il s’agit sans doute là d’une première étape : identifier les nouvelles conditions écologiques, et donc énergétiques et matérielles, qui s’imposent désormais au projet.

Fabienne Denoual, “Le designer de l’Anthropocène : vers une éthique de l’habitabilité élargie“, Sciences du design, p. 42-50.

L’anomie et l’effondrement sont des termes qui invitent à une pensée en creux. Ils désignent un vide, une incertitude, un chaos, pour mieux mettre l’accent sur l’importance de la régulation. Dans l’extrait qui précède, Fabienne Denoual pointe à travers une série de questions pratiques des choix qui sont normatifs, qui renvoient aux principes sur lesquels nous souhaitons organiser la société.

C’est aujourd’hui la question environnementale qui nous amène à craindre l’état de la société qui naitrait d’une absence de règles, là où à l’époque de Guyau, Durkheim et Merton c’était la religion et la société industrielle qui appelaient à s’interroger sur ce qui oriente nos conduites individuelles et font de nous un collectif.

Sources utilisées

Anota Martin, 2013, “Durkheim, Merton et l’anomie dans The Wire“, Annotations, en ligne.

Cieslinski Charlotte, 2017, “Perchés au-dessus de Manhattan : une photo mythique et un siècle de fantasmes”, L’Obs, en ligne.

Denoual Fabienne, 2020, “Le designer de l’Anthropocène : vers une éthique de l’habitabilité élargie“, Sciences du Design, 11(1), p. 42-50. Consultation via abonnement.

Filloux Jean-Claude, 2002, « Anomie », Jacqueline Barus-Michel éd., Vocabulaire de psychosociologie. ERES, Partis, p. 43-49. Consultation via abonnement.

Muller Laurent, 2020, “Jean-Marie Guyau, ou l’anomie comme idéal de laïcité “, Recherches & éducations, 21, en ligne.  

Paugam Serge (dir.), 2018, Les 100 mots de la sociologie, Paris, PUF, seconde édition.

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